12.10.2007
Le canard des doutes (emprunt au très grand Monsieur Rezvani)
A qui demander, dans les générations qui ont connu ma naissance. A qui s'adresser, pour tenter d'entrevoir ce qui a pu se passer, ne pas se passer, ce qui a pu se dire, ne pas se dire, s'imaginer et se transmettre quand même. Par qui, à qui, quand, à quelles occasions, dans quels buts. Qui a eu connaissance de quelque chose et de quoi. Qui se souviendrait encore de quelque dissimulation qu'il faudrait mettre au jour. Existe-t-il encore quelque souvenir d'importance qui puisse reconstituer, dans une tête pensante, une identité rendue instable et floue par la destruction rose-marienne, par la perfusion adolescente du sournois ragot adulte. Y a-il réellement quelque chose à savoir.
Quels que soient les chemins que j'emprunte, ma conclusion demeure. Où se situe la frontière entre les réels et les imaginaires, imaginaires et réels d'hier, seuls imaginaires d'aujourd'hui. Ma décision, lorsque que cette chose parvient à ma pensée, plus souvent que je ne le voudrais, c'est que je ne demanderai rien à personne. Parce que personne n'aura rien à me dévoiler, à m'infirmer ou me confirmer. Pour une raison simple : s'ils savaient, ils auraient parlé depuis longtemps. D'une manière ou d'une autre, ils se seraient lâchés, et je m'en souviendrais, bien sûr, je ne pourrais pas ne pas m'en souvenir. Donc cela n'existe pas, donc je ne demanderai pas. Que le canard du doute se déroute.
Pendant la scène des haricots verts, si cela était, si cela existait, ce serait sorti. Il n'aurait jamais pu se retenir. Il l'aurait balancé à la figure de ma mère adultère. Il était tellement ivre de fureur contre moi. Ce serait sorti, fatalement, ce serait sorti. Bâtard. Tu n'es même pas le fils de ton père. Pour qui te prends-tu. Qui crois-tu être pour me résister, à moi, ton oncle André. Cécile, dis-lui donc qui il est. D'où il vient, ce bâtard sans père, ce faux fils, ce fils de rien.
Ce type portait la méchanceté en lui mais j'ai fini par avoir pitié de sa bêtise. C'était un dimanche, dans leur maison, là-haut, comme ils disaient. Nous étions attablés dans la cuisine d'été, devant un repas comme ils les affectionnaient, ces paysans transformés en ouvriers, ces ouvriers restés paysans, dégoulinant. Pâtés, rosette et jambon du Morvan, asperges fraîches à tremper dans une mayonnaise du jour composée de vrais oeufs issus de vraies poules piaillant dans un vrai poulailler, râble de lapin rôti, cuisses de lapin flottant dans une sauce au vin et mousserons des prés, nous étions au printemps, haricots verts, petits pois, carottes à la crème, frisée de la troisième rangée ramassée le matin même, faisselle de la ferme de la gare, camembert d'Isigny, pommes du pommier, poires du poirier, meringue du boulanger, vacherin du pâtissier, café, pousse-café. Rendu à la case légumes je sens que je vais rendre, je n'en peux plus de tant d'abondance, j'avais faim, charcuteries et cornichons m'ont rassasié, je n'aime pas cette maison, je n'aime pas ces dominicaux débordements qui feront les restes de nourriture pour la semaine à venir, je n'aime pas cette violente obligation de devoir tout avaler sans discuter, sans déguster.
A l'extérieur je montre que je n'ai plus faim, que je suis déjà repu, gavé comme une oie. A l'intérieur je pleure mon père, je vois cette mère fragile, je me sens incertain, perdu, comme elle qui ne sait pas où elle va, de quoi seront faits ses lendemains de veuve. Je veux qu'on me laisse en paix, je n'avalerai pas un seul de ces haricots.
C'est un véritable déchaînement. Une fureur de mauvais tuteur qui ne connaît rien mais qui sait tout, comment on élève les enfants, surtout les garçons, qui s'adjuge à présent le rôle de l'homme qu'il faut pour mater la jeunesse qui ne commande pas mais doit obéir et surtout un garçon qui doit être dirigé par une mâle autorité et ce n'est pas ma mère qui en aura de l'autorité sur moi elle qui me couve trop et qui me passe tous mes caprices même celui de cette outrecuidance de ce refus de manger un seul haricot de ce plat délicieux que nous nous sommes fatigués à préparer avec le si peu d'argent que nous avons et ce sont des haricots du jardin et il faut respecter mon travail pour gagner de quoi nous payer ces viandes en sauce et rôties que l'on peut s'offir chaque dimanche avec mes clapiers que j'ai construit de mes mains de mensuisier et il faut respecter le jardin que j'entretiens quand je rentre fatigué de l'usine et ce n'est pas à douze ans qu'on donne son avis sur ce qu'on doit avoir sur la table et qu'on dit aux adultes qu'ils mangent trop et ce n'est pas à douze ans qu'on fait ce qu'on veut et ce n'est pas parce qu'il n'a plus de père qu'on doit tout lui laisser faire et si ton père avait été là tu les aurais mangé ces haricots sale gosse qui ferait mieux de rentrer au centre d'apprentissage pour travailler le plus tôt possible et finir comme contremaître à l'usine plutôt que de vouloir aller au lycée qui ne sert à rien et ne mène nulle part à quelque chose d'utile.
Voilà la charge. L'école ne sert à rien. Aucune affaire de fausse filiation. Seulement du ressentiment. Travailler de ses mains, pas de sa tête.
Une fierté nouvelle m'envahit. Je me souviens très bien d'elle ce dimanche ensoleillé. Mon corps se remémore l'apparition de cette douce compagne que je retrouverai souvent, pour un travail bien fait, pour une belle idée, pour un beau projet, pour un point de vue bien défendu, une fierté intérieure et bien dissimulée. Une fierté que je garde précieusement pour moi seul. Une fierté que j'ai découverte, là, au-dessus de vulgaires haricots verts posés sur un ridicule flamand rose dressé sur une patte avec son regard vide au fond d'une assiette de fausse porcelaine mal peinte. Une indéfinissable chaleur lovée dans un doux chatouillis tournicotant autour du nombril. Un bien-être intérieur qui modifie mon regard en un sourire satisfait et moqueur mais prudemment masqué par de faux pleurs, s'il voit que je me moque de lui ce sera pire qu'avec Mademoiselle Bata et ma punition exhibée devant tous les élèves du lycée, je ne dois rien montrer de ma satisfaction, seul mon frère C. pourra la partager, il est là, et je crois bien que la fin des haricots lui plaît, nous quittons ensemble la table, il m'emmène à la pêche que je n'aime pas, mais ça nous éloigne de ce fou.
Mon silence a vaincu ses hurlements d'ignorant, d'ours mal éduqué, pas comme mon père si bien élevé et qui me manque tant. Je suis sorti vainqueur. S'il avait été là il aurait été fier de son dernier fils, parce qu'il n'aimait pas ce rustre qui s'adressait au type du téléviseur Ribet-Desjardins comme si celui-ci pouvait l'entendre mais ne connaissait pas une seule mesure de la neuvième symphonie de Beethoven qu'il n'avait jamais entendue nulle part tandis que lui aimait à l'écouter aussi souvent que le curé pouvait lui prêter l'électrophone Teppaz et les disques de musique classique de la paroisse Saint Laurent, c'est formidable disait-il, d'entendre l'orchestre entier dans sa salle-à-manger, nous n'avons pas la télévision et nous ne l'aurons jamais. Il avait perdu la face. Il aurait bien voulu me forcer, plonger ma sale frimousse à lunettes dans l'assiette et me contraindre à brouter ses haricotures mal cuites, mais on avait pu l'empêcher, lui faire comprendre qu'il avait trop bu, qu'il fallait arrêter ça, que je n'étais qu'un gamin encore dans la peine. C'est sa belle-mère, ma grand-mère qui lui a fait entendre raison. Elle seule pouvait faire cette chose là, réussir à le faire taire. Il était ridicule, parce qu'il avait peur d'elle, mais pas mon père. Elle le savait la grand-mère, elle le respectait pour ça, et je le savais aussi, tout le monde le savait, c'était elle qui commandait tout, mais pas chez nous, non, pas chez nous, pas tant qu'il était vivant, c'était comme ça, il ne la craignait pas, il lui résistait, comme j'avais résisté ce jour-là. Je reprenais le paternel combat.
Si ce n'est pas sorti, cette chose là, ce jour là, c'est qu'elle n'existe pas. A quoi bon aller se ridiculiser auprès de ce type, auprès de sa femme, ma gentille et nigaude tante Marcelle, auprès de leur fille, hémiplégique depuis l'âge de vingt-sept ans, peu avant la mort de mon père dont on dit que ce serait son inquiétude pour cette nièce si jeune paralysée qui l'aurait fait mourir si vite. Ces gens ont connu bien plus de douleurs que moi avec ma ridicule petite question d'identité, je suis bien moins à plaindre qu'eux, et je gagnerais quoi à entrer bousculer leur vie pour ressasser de vieilles choses qui n'ont peut-être jamais existé, une bonne analyse me suffira c'est fait pour ça. Du réel et de l'imaginaire de ce passé qui me concerne au plus près, une seule personne aurait pu parler. Ma mère. Elle ne le ferait plus jamais.
Retourne patailler, pataille, tes patailleries de catin je voudrais tant ne pas les connaître.
Je connais mon ADN. C'est celui de la main de mon père. Albert. Sa main. J'en parlerai de sa main. C'est un vrai bon souvenir, sa main. Je ne connaîtrai jamais d'autre paternelle main, que je porte ou non ses yeux, ses cheveux, son a, son d, son n, son adn.
Fin du chapitre 10
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09.10.2007
Jovouchris
Cassis, fraises, framboises, groseilles. Feuilles rondes et larges tiges de rhubarbe où le rouge danse en fines lignes sur le vert. Disparition du vert. Coupure au sécateur. Elimination des feuilles. Efilage des tiges. Cuisson. Compotes. Confitures. Mélanges de pommes. De coings. Pâtes de coing. Cognassier abattu. Plus de coings. Pommier supprimé. Plus de pommes. Noisetier éliminé. Plus de noisettes. L'herbe verte de la pelouse bien élevée remplace la terre brune, grasse, boueuse, sèche, incivilisée, où virevoletaient des poules. Parfois un coq. Plus de barrières de bois goudronné de noir. Plus de portillon pour accéder au poulailler, aux clapiers de lapins, au masque à gaz de la guerre de 14 souvenir du grand-père Gapsard et qui traîne dans la barraque à outils où règnent en maîtres établis, marteaux, tournevis, villebrequins rouillés, tamis de tous grains, cannes à pêche, moulinets, brouettes, bicyclettes, pelles, pioches, rateaux, balais de paille, chapeaux de grand-mère sans forme, chapeau claque et chapeau melon, fraques, redingotes, pots rouillés, de peintures séchées, de gras et odorant goudron, toiles d'araignée et verre cassé. Même le tas de fumier disparaît. Dernières dispersion du naturel enrichisseur de sol sur les platebandes de pommes de terre, de carottes, de haricots verts, de salades, de choux, de navets, derniers épuisements rénaux avant l'avènement de l'emballage plastique déverseur d'engrais liquides et en granules et qui empestent tous la chimérique chimie, le démoniaque amoniac, gaz à se protéger au masque tellement ça pue.
Les toilettes rentrent enfin à la maison. Par l'écurie de la vache. Annexée. Transformée. Plus d'écurie. Moins de place pour entasser le bois pour l'hiver. Plus besoin de bois. Le chauffage se centralise et s'électrise. Le poêle à charbon se muséise. Fin de règne silencieux pour ce vieux Godin qui ne ronfle plus de rien, ni de charbon, ni de bois. Du bois qu'il fallait couper, l'été et l'automne pour l'hiver, l'hiver pour ne pas finir par geler dans ce Morvan noir, triste et beau. Du charbon qu'il fallait aller chercher, par deux seaux, au charbonnier derrière la maison, en faisant le tour de l'écurie de la vache. Marguerite. La vache. Elle s'appelait Marguerite. Je sens encore son ADN de vache qui coule en moi. J'ai dû la connaître. Je revois son oeil droit bovin, derrière son unique tache noire sur sa robe blanche. J'ai du boire son lait. Son ADN me sera-t-il resté ?
Puisqu'il paraît que vous avez commencé avec un détail, et qu'un détail c'est fait pour grossir et finir en fait majeur, un jour, dans votre monde meilleur, un jour, devra-t-on aussii éprouver l'ADN de ses souvenirs pour prouver d'où venir ? Bien sûr c'est exagéré. Exagérer, c'est le travail de l'homme révolté, sans qui le pire est presque sûr et l'exagéré d'un jour un bien faible cri le lendemain. Et c'est tout ? C'est tout ce que vous avez fait au début ? C'était là votre seule protestation ? Pourtant, vous saviez, qu'il suffisait de commencer. Oui, nous savions. Nous savons.
Quatre vingts ans.
Elle aura dû attendre d'avoir quatre vingts ans pour ne plus devoir sortir, dans la chaleur, la douceur, le sec, l'humidité, la pluie, la neige ou le froid, descendre les trois marches en pierre creusées d'usure de l'escalier, ouvrir le portillon qui mène au poulailler, prendre à droite du bac à fumier, puis à gauche du bac à cendres -là où l'on déversait les résidus issus du bois et du charbon brûlés dans le poêle Godin, avant de les répartir à leur tour sur la terre nourricière d'une famille entière-, descendre le petit chemin entre l'arrière de la baraque à bric-à-brac et le grillage de la propriéte voisine -celle d'un couple dépareillé, lui, le père Jean, plus âgé qu'elle, ronchon, peu sociable, fuyant, parlant peu, et elle, Georgette, toujours à demander si tout va bien Mémé, es-ce que vous allez à la messe dimanche, est-ce que je dois vous amener des commissions du bourg, est-ce que vous allez prendre de la viande au camion du boucher quand il va passer, est-ce que vous préférez notre boucher du bourg ou celui du village voisin, est-ce vous vous couchez bien tôt, est-ce que vous dormez bien, et quand est-ce que viennent vos deux gamins, C. et moi-, entrer dans la latrine où Louis, le locataire de l'un des deux petits appartements de la maison a installé une sorte de banc de bois percé d'un trou, permettant de poser les fesses au dessus de la fosse sceptique puante qu'il faut penser d'alimenter en granules et de faire vider de loin en loin par le camion citerne ramasseur, se défaire de ses affaires, se soulager de ses misères, se nettoyer, nettoyer, repartir en sens inverse, celui de la montée, vérifier si les lapins sont bien dans leurs clapiers, appeler Georgette pour bavarder si par hasard elle ne s'est pas manifestée, éviter Mademoiselle Jeanne, l'autre locataire du second petit appartement de la maison, une vieille fille tordue de tous les côtés, une sorcière qui a sûrement le Petit Albert dans ses étagères et qui, le soir venu, appelle les jovouchris -les chauve-souris-, une ancienne pontonnière de l'usine, elle a arrêté de travailler à soixante cinq ans, usée, tortillée, tordue, bossue, tellement gentille et pleine d'histoires pour les gamins qui l'aiment bien mais difficile à supporter pour les gens du quartier, trop sauvage, trop spéciale, une fille née dans la maison qu'on voit éclairée la nuit dans le montagne de la Certenue, une maison de parsisiens, mais quand elle est née et qu'elle a grandi là-dedans c'était une maison d'ours dans les bois, c'était il n'y a pas si longtemps, souvenez-vous en.
Il fallait voir cette femme courage, cette femme rude et tendre, enfermée dans ses trop nombreux secrets, ses douloureux souvenirs, affectée mais attachée à ses récits du passé, le premier moteur à explosion entendu sur un chemin à la sortie d'un bois, le premier tracteur dans le champ du beau-frère, la première voiture de la belle-soeur, les moissonneuses batteuses, les foins, les fêtes des foins, les mariages, les naissances, les baptèmes, les communions. Elle était la reine, la grand-mère de tout un village, cette femme qui avait élevé toutes les filles des Grands Champs, du bourg, de Chapey -d'où sortira un député UMP-, de Montdarneau, de la gare, de la ferme -dont un des petit-fils de mon âge sera maire du village et conseiller général-, plutôt les filles que les gars, parce qu'elles étaient toutes les camarades de classe ou camarade de communion de l'une ou l'autre de ses deux filles, Marcelle et Cécile.
Je pourrais en raconter, comme elle à la veillée. Je pourrais la refaire parler, encore et encore. Je connais toutes ses histoires. J'ai appris toutes ses recettes. Je cuisine son Morvan. Mais aurais-je pu, aurais-je dû, la cuisiner ? Elle. Elle qui savait tout. Pour mon ADN aussi, elle devait savoir. Souvent j'y ai pensé. Et puis quoi. J'ai renconcé. Dès que j'y pensais je trouvais cette question parfumée d'indécence nauséabonde, de désobligeance vaniteuse. Qui serai-je donc ainsi qui oserait venir troubler ce quadruple deuil, de cette affection toute entière tournée vers une autre génération que la première engendrée. Où donc serait passé mon respect de son silence, mon écoute de sa souffrance, et notre bonheur à tous de la faire rire, parler, chanter, oui, chanter, en patois, naturellement en patois, forcément en patois. Chante, disait-il. Et elle chantait. Puis pleurait. Je n'ai pas le droit. Et pourquoi pas. Chante, grand-mère, chante Mémé, chante. Personne ne t'en voudra jamais pour ça. Ni au ciel ni ialleurs. Chante. Et que les patailles pataillent, c'est leur affaire, nous avons mieux à faire. Silence. Respect. Assez De Nullités.
Fin du chapitre 9
Qui vole un oeuf vole un boeuf (ma grand-mère)
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06.10.2007
Mes ententes
La perte de tous ses enfants adultes. Voilà ce qu'elle a vécu.
Une auteure se sentirait dépossédée de son histoire personnelle par une écrivaine, ou l'inverse si vous pensez qu'une appellation vaut mieux qu'une autre. Le grand sujet littéraire du moment serait donc la perte d'un enfant. En bas âge. En très bas-âge. A la naissance. Avant la naissance.
Mais elle, ce qu'elle a vécu, c'est la perte de tous ses enfants. Adultes. A l'âge mûr. Mais moins que le sien. Voilà ce qu'elle a vécu. Cet illogisme là. En silence. Dans la douleur. Dans la solitude. Dans la force de la vie. Parce qu'il faut vivre. Que voulez-vous faire d'autre. Vivre. Ecouter le silence. Parler le passé. Résigner l'avenir. Rester là. Les autres ont besoin de moi. Les enfants de mes enfants. Le premier enfant de ces enfants c'est mon arrière petit-fils. Je suis née en 1890. La même année que Charles de Gaulle. Quatre-vingt huit ans me sépare de cet arrière petit-fils là. J'en aurai vu, naître et disparaître, des gens. Mais le plus dur. Le plus inconvevable. Le plus ineffaçable. Le plus inacceptable. C'est la mort de ses enfants. Pourquoi suis-je encore là alors qu'ils sont tous partis. Voilà la seule question qui occupe mes nuits et mes jours. A laquelle je ne trouve aucun repos. Qu'ai-je fait pour mériter un tel sort. Un tel acharnement. Un tel jugement. Une telle punition.
Le premier c'était Albert. Mon gendre. Celui qui ne pouvait se soumettre à ma loi. Quelle loi je ne sais pas. Je voulais seulement garder mes deux filles près de moi. Ce n'était pas bien compliqué. On a toujours fait comme ça chez moi. A la campagne. Les filles restent près des parents et les gendres vont habiter chez la fille. Mais il disait qu'il ne respecterait pas cette loi là. Alors il est parti avec elle. A la ville. Je devais prendre l'autorail ou l'autobus pour aller les voir. Leur porter de quoi manger. Des salades du jardin. Des haricots verts. Des tomates. Des oeufs de mes poules. Et lui, quand il venait, il aimait s'asseoir sur le mur du bas. Au bord de la route. Il comptait les voitures qui passaient. Et moi je le regardais assise derrière ma fenêtre.
Et puis un soir de printemps, il commençait de faire chaud, il est passé. Nous avons accouru, en taxi. Avec mon autre fille, Marcelle. Cécile nous attendait. Ses deux fils aussi, C. et M.. Le troisième, R., l'aîné, viendrait plus tard de Paris. Il fallait habiller le mort. Nous y avons passé la journée. Le soir il était beau dans son sommeil. Il était comme mon fils. Je l'aimais bien plus qu'il ne le savait. Il nous faisait rire. Il aimait rire. C'était un musicien. Intelligent et fin. Il aurait pu aller bien plus loin. Il avait voulu emmener la famille à Lyon où il avait une tante. Je n'ai pas voulu. J'ai tout fait pour qu'ils restent ici. Je ne voulais pas les sentir loin. Pensez donc, Lyon. Comment serais-je allée à Lyon. Une si grande ville. Tellement loin de la vallée du Mesvrin, pour moi qui vient de Chauselin, perdu au-dessus de Valvin, perdue au-dessus de Mesvres. Je me souviens très bien de ce qu'il avait dit de moi, une des rares fois où j'ai été malade. Que j'allais tous les enterrer. Et c'est ce qui s'est passé. Pourquoi. Pourquoi. Pourquoi. Je ne comprends pas. Je ne comprendrai jamais.
Après lui, il y a eu Cécile, sa femme, ma seconde. Que peut-on dire de ça. Arriver dans un appartement où l'on découvre une suicidée. Sa propre fille. J'étais venue avec sa soeur. Passer la journée. Départ du bus à sept heures. Arrivée à huit heures. Nous sonnons chez elle à huit heures et quart. Pas de réponse. Nous insistons. Rien ne se passe. Je prends la clé dans mon sac et nous ouvrons. Je préfère taire ma douleur. Ma pauvre Cécile est là. Mais rien n'y fera. On la ramènera sans vie. Je dois faire face. Accepter cela. Il lui restait deux grands garçons.
C. est à l'unversité. Loin. Je ne sais pas bien ce qu'il fait. De l'anglais. C'est mon garçon préféré. Pensez. Il est né dans ma maison, lui. Pas à la ville, comme R., ou pire, à la maternité comme M. Mais C., c'est surtout le préféré de sa tante Marcelle. Moi je les ai toujours aimés, tous les quatre, les trois garçons de Cécile et la fille de Marcelle, Josette. Mais là, quand Cécile s'en va, il reste deux grands garçons, C. et M. qui ne sont pas encore majeurs. C. n'a que dix-neuf ans. Encore deux ans avant sa majorité. Il veut être émancipé. Son frère R. a fait sa vie à Paris. Un beau policier. Il voudra bien l'émanciper. Mais qu'est-ce que ça veut dire émanciper. Il lui faut bien avoir quelque part une vraie maison où aller. Une maison, pas une chambre. Il ne peut pas rester toujours dans sa résidence à l'Université. Et M. alors. A ce moment là il n'a que seize ans à peine. R. aurait bien voulu qu'il se mette au travail. Mais quoi faire à cet âge. Oui, quoi.
Avant il serait rentré à l'usine. Mais maintenant, c'est presque fini l'usine. Plus personne ne veut aller à l'usine. Et ils n'embauchent plus. C'est ce que mon gendre, André, le mari de ma fille Marcelle voulait aussi, que M. travaille. A seize ans on peut se mettre à gagner sa croûte qu'il disait. Mais C. a défendu qu'il fallait qu'il aille au lycée son petit frère. Surtout qu'il aime apprendre, et qu'il joue du théâtre, qu'ils disaient tous les deux. Des vrais complices. Des vrais frères. Mon gendre disait que ça ne servait à rien. Quand je les vois aujourd'hui je sais que c'est C. qui savait le mieux de tous ce qu'il fallait faire. Il a eu raison. Ces deux enfants là ont fait leur chemin, comme leur plus grand frère, R., parti bien jeune de la maison faire le pompier à Paris, puis le policier, je crois même qu'il est commissaire. C. et M., se sont toujours bien occupés de moi. Je leur ai ouvert ma maison et c'est eux qui m'ont le plus aidé à continuer à vivre.
Quand il était au lycée, M. venait, chaque vendredi soir, et il repartait par la micheline de six heures le dimanche. Il aimait mes oeufs en meurette, mes oeufs en neige, mes oeufs en flanc, il aimait aller se promener dans la forêt, il aimait faire venir des amis et des amies à lui dans ma maison. Je n'ai jamais compris pourquoi il aimait cela, mais j'ai vécu mieux comme cela. La semaine passait. Je l'attendais. Marcelle, André, leur fille Josette et son mari Georges, venait me voir chacun à leur tour chaque jour. Je n'ai jamais été seule. Marcelle ne s'est jamais éloignée. Avec mon mari Gaspard, on leur avait donné notre terrain, là-haut, sur la route qui mène au bourg, pas loin. Ils ont fait construire leur maison. Quand on a fait ça, Cécile et Albert eux, ont habité dans notre maison, puisque c'était à eux qu'elle irait à notre mort, en échange du grand terrain de Marcelle, c'est comme ça que l'on avait partagé, c'était ce que Marcelle voulait. Pourtant rien ne s'est passé comme on avait prévu. Cécile et Albert sont partis habiter à la ville vosine pour leur premier enfant. Albert ne s'entendait pas trop bien avec André. Ensuite ils sont revenus pendant la guerre. Et ils sont repartis à la ville après la naissance de leur deuxième, C., dans la maison, dans ma chambre, ou bien dans le petit-deux pièces, là, juste au-dessus de chez moi, je ne me souviens pas bien de l'endroit. Et quand M. est né à son tour, j'ai su qu'ils ne reviendraient pas. J'ai tout essayé mais rien n'y a fait. Pourtant j'avais perdu mon Gaspard sous les roues d'un char de foin, en 51, c'est la seule date dont j'arrive à me souvenir.
Et puis le cancer. Voilà le cancer. Le cancer du poumon. De la plèvre ils ont dit. Mais c'est quoi la plèvre. Pourquoi cette douleur. Pourquoi cet acharnement. Pourquoi m'imposer de devoir aller chaque jour à l'Hôtel-Dieu visiter ma fille aînée, la regarder mourir et ne rien pouvoir faire. Ma Marcelle. Il n'y a pas de mots pour ça. Chaque jour, prendre son sac, quitter la maison, se rendre à la gare à pied. Attendre la micheline des écoliers le matin et le train des ouvriers le soir. Souvent revenir avec André qui a fini de travailler à l'usine. Un cancer de la plèvre. De la morphine. Qu'est-ce que c'est que de la morphine. Ils m'ont dit qu'elle ne souffrait pas parce qu'on lui donnait de la morphine. J'ai bien vu comme elle changeait. Comme elle gonflait. A la fin elle dormait. Elle ne reconnaissait plus rien. Elle n'entendait plus personne. Elle est partie. Enfin, elle est partie. C'est terrible à dire, mais c'était mieux. Ma pauvre Marcelle. Et moi je ne suis pas partie. Je suis là. Mais pourquoi. Pourquoi. Pourquoi.
Le dernier ce fut André. Lui aussi. On se sait pas comment ça lui a pris. Ce fut pareil que ma Marcelle. Le même cancer. Mais au moins lui, il fumait. Du tabac gris. Il roulait ses cigarettes. Mais pas elle. Pas Marcelle. C'est lui qui aurait dû être malade en premier. Il paraît qu'on peut mourir quand on fume trop. Mais pas quand on ne fume pas. Marcelle ne fumait pas. Il est parti vite. Il a fallu que je reprenne mes allées-et-venues à l'Hôtel-Dieu. Tous les jours. Mais Georges et Josette m'y emmenait en voiture le plus souvent. Je prenais moins le train. Et ça a duré moins longtemps. Il est revenu mourir chez lui. Là-haut. Dans la maison qu'ils avaient fait construire. Sur le terrain qu'on leur avait donné. Il n'était pas mon préféré André. Mais c'était le dernier. Le dernier de mes enfants vivants. Après la mort de Marcelle, de Cécile, d'Albert, je n'avais plus que lui comme enfant. Il venait chez moi tous les jours. Il allumait mon poêle à charbon tous les matins. Il allait au bourg, et me rapportait des courses. Je n'allais plus au bourg que le dimanche matin. Pour la messe. J'ai toujours aimé marcher. Même si c'est loin le bourg. Il venait tous les jours André. Et maintenant je les ai tous perdus. Rien ne s'est passé comme on l'avait prévu. Il sont tous partis. Mes deux filles. Mes deux gendres. Vous ne me direz pas que c'est normal. Vous ne me direz pas que je suis à ma place ici. Alors qu'eux sont dans leurs tombes. Expliquez-moi. Dites-moi. Je voudrais savoir.
C'est en 1983 qu'elle saura, à l'âge respectable de quatre vingt treize ans . Si elle sait. S'il y a quelque chose à savoir. A part la mort.
Fin du chapitre 8 - garanti sans ADN -
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