02.10.2007
Juif
Juif. L'annonce de Rose-Marie m'a transformé. Je n'ai pas pensé bâtard, j'ai pensé juif. Errant. Je suis devenu juif. Voilà. Ne me demandez pas pourquoi. C'est comme ça depuis cette seconde naissance. Profondément athée, ça ne change pas. Mais juif. Profondément juif. Ce n'est pas cultuel, c'est culturel. Je suis soudainement entré en errance. Et lui ? Muriel Aravir m'a dit que son nom est un nom juif, que je suis un petit juif, que c'est sûr, qu'elle le sait, pas seulement à cause de ma circoncision, pour d'autres raisons. Elle savait tout Muriel. Merci Muriel. Vous m'avez très bien soigné, même si je ne me suis pas encore mis à l'hébreu.
Etes-vous juif. Je ne lui ai pas posé la question quand je suis allé lui rendre deux petites visites.
La première fois j'étais anonyme. J'y allais juste pour voir à quoi il ressemblait. A moi. Assurément. Je ne m'étais pas présenté. J'avais prétexté un vague rhume pour une consultation banale. Quand j'ai énoncé mon nom, mon prénom et ma date de naissance, il n'a rien dit. Moi non plus. Mais il savait pourtant qui le regardait. Et je savais qu'il savait. C'était un peu étrange. Il me fallait revenir et lui poser LA question. La prochaine fois il serait prêt. Grâce à cette introduction, juste une petite entrée en matière avant le grand déballage, ensuite il serait fin prêt. Et moi aussi, je le serais. Je le lui enfoncerais profondément et le retournerais dans la plaie, ce couteau de la coutellerie de la rue de la Verrerie.
Un mois plus tard. Même lieu. Mêmes personnages. Etes-vous mon père. Non. Aucune question sur cette interrogatoire saugrenu. Aucun qui êtes-vous pour me demander une telle chose. Rien. Juste cette réponse. Sans une seconde d'hésitation. Non. Imaginez. Vous êtes là, assis à votre cabinet médical et un type que vous avez reçu un mois auparavant pour une grippette revient vous demander si par hasard vous ne seriez pas un peu son père. Et vous, tout ce que vous trouvez à lui répondre c'est un simple non ferme et définitif sur lequel il ne peut y avoir de droit de suite. Non. C'est tout et c'est tout simple, au fond. Et en vrai, cela ne méritait pas plus, au fond. Mais peut-être qu'ainsi lâché, aussi mûri, aussi préparé depuis un bon mois au four des sentiments et des interrogations, aussi cuit qu'une pomme sur une tarte tatin ce non valait un oui, au fond, non ?
Nous avons poursuivi la conversation. Il s'est levé, est allé dans un meuble métallique, ou peut-être en bois, je ne sais plus. Il est revenu avec ma fiche. Un vieux bristol tout jaune. Une vieille écriture de sylo à plume. Avec des pleins et des déliés. De quoi nous délier. La preuve irréfutable que nous ne l'avons jamais été, liés. Son ADN. Attestation Définitive de Non-paternité. Voilà. Lorsque vous êtes né j'étais votre médecin de famille. Regardez. Lisez. Il tourne la fiche devant moi pour m'éviter d'avoir à lire son ADN à l'envers. Pour me remettre à l'endroit. Je vous ai suivi jusqu'à l'âge de cinq ans. Puis ensuite plus rien. Vos parents ont dû changer de médecin de famille. Je ne vous ai jamais revu. Je ne peux pas vous dire pourquoi. Je l'ignore. C'est comme ça. Les gens changent de médecin quand ils veulent. C'est leur droit. Je ne peux rien vous dire de plus.
Au revoir Docteur. Merci de m'avoir reçu. Je vais réfléchir. Je vous téléphonerai un jour. Je vous inviterai peut-être à déjeuner. Vous m'en apprendrez sans doute plus à ce moment là. Je ne crois pas. Mais vous pouvez téléphoner quand même. Et revenez quand vous voulez. Je suis médecin. Je ne peux vous refuser l'accès à mon cabinet.
Jamais. Je n'ai jamais rappelé. Je ne suis jamais revenu. Un jour j'ai appris qu'il est mort à son tour. C'est la vie. Aucun compte à règler. Je n'ai rien à voir avec cette personne. Même si je dois bien reconnaître une certaine ressemblance de nos visages il m'était un parfait étranger. J'ai été un bon fils, mon père a été un bon père, mes frères sont de très bons frères. J'ai très bien réagi face à Rose-Marie. J'ai laissé couler le temps. Puis, à la suite d'une difficile rupture, j'ai éprouvé le besoin d'aller au bout de cette démarche. Pour moi-même. Juste pour me montrer que j'en étais capable. Je comprends aujourd'hui le désir de ma fille aînée de voir une fois au moins sa mère biologique. La biolo comme l'appelait sa soeur cadette quand elles étaient petites. Une fois. Juste voir à qui elle ressemble, et s'en aller. Je comprends cela. Je l'ai vécu. Je comprends aussi l'inverse. Le besoin de silence radiographique demandé par la plus jeune. Je connais bien ces deux besoins. J'ai commencé par le silence radio. Pas la dénégation puisque je me suis toujours interrogé et que j'en ai très souvent parlé à tout un tas de gens, comme à vous maintenant. Mais quelque chose à surmonter. Une sorte de démarche à dominer. Je pensais également que je devais faire cette visite de courtoisie pour plus tard. Pour mes enfants. Si j'en avais un jour. Et pour écrire cette histoire qui a toujours raisonné en moi comme une sorte de fait littéraire brut.
Il dit que ce serait une espèce de roman dont il serait à la fois l'auteur et le personnage principal. Il dit que le personnage principal devrait rencontrer le premier personnage secondaire. Comme personnage principal et aussi comme auteur. Bien sûr, comme auteur, et comme hauteur aussi, pour en prendre, comme ça, de la hauteur. Il dit aussi qu'un jour, ce roman familial, il l'écrira, forcément, il l'écrira. Cette rencontre avec le docteur H. il dit que sera l'un des chapitres du livre. Ou peut-être une pièce de théâtre il dit, une pièce de théâtre. Un cabinet médical, un médecin, un patient, il dit. Les deux face à face, forcément face à face, il dit. Ils se ressemblent. Oui, forcément, ils se ressemblent. Etes-vous mon père. Non. Il imagine la scène. Il peut dresser le cadre, écrire les dialogues. Il le fera. Oui, il le fera.
Bien. Après ça j'ai fini par parler du docteur H. à mon frère C. Ou plutôt Marie-Claude, ma première ex-femme, après notre divorce, a raconté à C. ce qu'elle savait du Docteur H. et du soupçon de filiation qui pesait sur ses lunettes, les mêmes que les miennes, grosses montures noires, larges verres de myope, tout de même insuffisantes pour vous faire agréer une véritable adéhènité. Mon frère C. a dit qu'il savait depuis l'enterrement de notre mère. Il a dit que la pataille avait pataillé aux obsèques pendant les remerciements à la famille. Elle les avait pris à part, R. et lui, et leur avait tout dévoilé, enfin dévoilé. Je ne devrais pas vous le dire dans des moments pareils. Mais votre mère s'est suicidée. Alors quand même. Vous devez savoir. Cela peut certainement vous aider à comprendre son geste. Vous voyez ce que je veux dire. Votre petit frère n'est pas un fils légitime. C'est le fils du Docteur H. mais pas le fils de votre père à vous deux. D'ailleurs regardez, il ne vous ressemble pas votre petit frère Michel, n'est-ce pas. Mes sincères condoléances, mes pauvres enfants.
C'est quelque chose comme ça. Elle a dû parler à peu près en ces termes. C'est ce que C. a raconté à Marie-Claude, en 1977. Il y a trente ans. Il y a prescription. Il y a permission. Je me permets. Et je transforme pour la forme. Comprenez. C'est diffiile à rédiger. Même après trente ans de mûrissement. J'ai tout connu toutes sortes de sentiments. Beaucoup d'épanouissement, de la distance, de l'étonnement, de l'amusement, et depuis ce scandale des tests ADN pour prouver sa filiation aux fins d'obtention d'un simple visa pour la France, de la saine révolte qui remonte et qui me fait recracher tout, forcément tout.
Dans quelques années d'ici, lorsqu'elles viendront demander le renouvellement d'une pièce d'identité, demanderez-vous à mes filles de prouver leur filiation par un test ADN au prétexte de leur naissance à l'étranger ? Vulgaires patailles blondasses, protégées par l'autorité de votre tampon administratif -le tampon, c'est l'âme du document- essaierez-vous à votre tour de casser la fratrie de mes trois enfants au prétexte de leur sang ? Ce n'est pas acceptable. Si quelques rares pays pratiquent ainsi, au lieu d'importer cela chez nous il est au contraire de votre devoir d'essayer de le faire supprimer là où ça existe. Parce que c'est idiot et dangereux. Vous avez mis le doigt dans un sinistre engrenage. Retirez le vite ce doigt. Ecoutez la voix de la sagesse de nos bons sénateurs. Editorialistes (Alain Finkielkraut, France Culture, entretien avec Lionel Jopsin, samedi 29 septembre 2007) ne vous demandez pas si les bobos que vous détestez pour ne pas vous détester vous-mêmes ne sont pas dans l'erreur avec la contestation de ce sinistre amendement parlementaire. Ne vous interrogez pas pour savoir si cet empêchement de tests ADN volontaires, forcément volontaires, n'empêchera pas de délivrer quelques visas supplémentaires à des enfants qui auraient réussi à (se faire) payer un test prouvant leur filiation, sans vous interroger pour savoir si à l'inverse, un tel test appliqué à une fratrie ne risquerait pas, au contraire, de compromettre la vie d'une famille entière, et d'interdire à des frères de coeur et de nom de suivre leurs non-frères de sang. Le choix de Sophie répété à l'envi dans tous les consulats de France en quelque sorte. Une honte. Une seule famille anénantie à cause de ces bêtises, ce simple petit risque là devrait vous être largement suffisant comme évident principe de précaution. Chacun, chacune d'entre nous a droit à ses secrets. Quel que soit son pays, quelles que soient ses origines, réelles ou supposées. Arrêtez cet ADN de fouilles-merde, cette machine à broyer des fratries. Occupez-vous des chiens dangereux Monsieur le Député. Non, il ne s'agit pas de crier au fascisme. Ce serait trop simple. Politiciens (Etienne Pinte, France Culture, avec Dominique Rousset, samedi 29 septembre 2007) vous qui savez vous engager et contre le panurgisme de votre propre camp, bravo, merci, encore, respect.
J'ai fait mon choix. Je me suis tu. Mes frères ont fait leur choix. Ils se sont tus. Un jour nous avons su que les deux autres savaient. Il ne s'est rien passé de plus parce qu'il ne devait rien se passer de plus. Et maintenant ? Pensez-vous que nous devrions dépenser 199 euros pour acheter un test de fraternité ?
Imaginez à présent que je sois orphelin, et que je resterais seul au monde parce que mes frères auraient émigré. Si je voulais les rejoindre, au titre du regroupement familial, ces frères qui seraient de pauvres immmigrés, au Canada, en Australie ou au Burkina Faso, est-ce que je devrais accepter de produire à l'administration de l'un de ces pays le résultat de ce test ? Je connais ce cas. Le frère d'un de mes meilleurs amis est mort en Afrique, laissant trois enfants en bas âge. C'est maintenant Tonton S. le chef de famille. C'est comme ça en Afrique. Imaginons. L'administration française accepte d'accorder un visa aux enfants du frère de Tonton S. pour qu'ils puissent le rejoindre à Paris. Mais un test ADN est conseillé, forcément conseillé, fortement conseillé. Juste pour justifier, pour rien de plus, ce n'est pas grand chose quand même, juste un petit point favorable en plus dans votre dossier mais ce n'est pas obligatoire vous savez, c'est seulement pour confirmer que R., C. et M., les trois enfants, sont bien ceux de leur père et par voie de conséquence les véritables neveux de Tonton S. Imaginez. On fait le test. Bien sûr, on le fait le test. Tonton S. a envoyé l'argent. Le consulat reçevra le résultat. Par internet ça va vite, bien sûr, ça va très vite, forcément ça va vite et bien, c'est beau, c'est grand, c'est généreux la France, et l'internet aussi, et le consulat également, et l'ambassade de même, et le ministère des affaires étrangères évidemment, toutes ces forces vives, vous comprenez, c'est forcément généreux, c'est pour vous aider, vous être utile, vous reconnaître, après tout, les orphelins, vous êtes des humains comme les autres. Ah, voilà. Nous avons le test. Déjà. C'est formidable, non ? Ah. Un des trois enfants, M., est déclaré négatif. C'est ennuyeux ça. Cher petit monsieur vous avez essayer de rouler l'Administration française. Mais celle-ci ne s'en laisse pas conter ainsi. Seuls les deux enfants reconnus comme neveux légitimes de Tonton S. pourront le rejoindre à Paris. Mais pas le bâtard. Pas le juif. Il ne s'intégrerait pas bien, vous comprenez, nous ne pouvons l'accepter.
Voilà. Ce genre de plaisanterie on sait où ça commence, jamais où ça finit. Je suis suffisament bâtard et juif, juif et bâtard, pour en témoigner.
Fin du chapitre 5
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