12.10.2007
Le canard des doutes (emprunt au très grand Monsieur Rezvani)
A qui demander, dans les générations qui ont connu ma naissance. A qui s'adresser, pour tenter d'entrevoir ce qui a pu se passer, ne pas se passer, ce qui a pu se dire, ne pas se dire, s'imaginer et se transmettre quand même. Par qui, à qui, quand, à quelles occasions, dans quels buts. Qui a eu connaissance de quelque chose et de quoi. Qui se souviendrait encore de quelque dissimulation qu'il faudrait mettre au jour. Existe-t-il encore quelque souvenir d'importance qui puisse reconstituer, dans une tête pensante, une identité rendue instable et floue par la destruction rose-marienne, par la perfusion adolescente du sournois ragot adulte. Y a-il réellement quelque chose à savoir.
Quels que soient les chemins que j'emprunte, ma conclusion demeure. Où se situe la frontière entre les réels et les imaginaires, imaginaires et réels d'hier, seuls imaginaires d'aujourd'hui. Ma décision, lorsque que cette chose parvient à ma pensée, plus souvent que je ne le voudrais, c'est que je ne demanderai rien à personne. Parce que personne n'aura rien à me dévoiler, à m'infirmer ou me confirmer. Pour une raison simple : s'ils savaient, ils auraient parlé depuis longtemps. D'une manière ou d'une autre, ils se seraient lâchés, et je m'en souviendrais, bien sûr, je ne pourrais pas ne pas m'en souvenir. Donc cela n'existe pas, donc je ne demanderai pas. Que le canard du doute se déroute.
Pendant la scène des haricots verts, si cela était, si cela existait, ce serait sorti. Il n'aurait jamais pu se retenir. Il l'aurait balancé à la figure de ma mère adultère. Il était tellement ivre de fureur contre moi. Ce serait sorti, fatalement, ce serait sorti. Bâtard. Tu n'es même pas le fils de ton père. Pour qui te prends-tu. Qui crois-tu être pour me résister, à moi, ton oncle André. Cécile, dis-lui donc qui il est. D'où il vient, ce bâtard sans père, ce faux fils, ce fils de rien.
Ce type portait la méchanceté en lui mais j'ai fini par avoir pitié de sa bêtise. C'était un dimanche, dans leur maison, là-haut, comme ils disaient. Nous étions attablés dans la cuisine d'été, devant un repas comme ils les affectionnaient, ces paysans transformés en ouvriers, ces ouvriers restés paysans, dégoulinant. Pâtés, rosette et jambon du Morvan, asperges fraîches à tremper dans une mayonnaise du jour composée de vrais oeufs issus de vraies poules piaillant dans un vrai poulailler, râble de lapin rôti, cuisses de lapin flottant dans une sauce au vin et mousserons des prés, nous étions au printemps, haricots verts, petits pois, carottes à la crème, frisée de la troisième rangée ramassée le matin même, faisselle de la ferme de la gare, camembert d'Isigny, pommes du pommier, poires du poirier, meringue du boulanger, vacherin du pâtissier, café, pousse-café. Rendu à la case légumes je sens que je vais rendre, je n'en peux plus de tant d'abondance, j'avais faim, charcuteries et cornichons m'ont rassasié, je n'aime pas cette maison, je n'aime pas ces dominicaux débordements qui feront les restes de nourriture pour la semaine à venir, je n'aime pas cette violente obligation de devoir tout avaler sans discuter, sans déguster.
A l'extérieur je montre que je n'ai plus faim, que je suis déjà repu, gavé comme une oie. A l'intérieur je pleure mon père, je vois cette mère fragile, je me sens incertain, perdu, comme elle qui ne sait pas où elle va, de quoi seront faits ses lendemains de veuve. Je veux qu'on me laisse en paix, je n'avalerai pas un seul de ces haricots.
C'est un véritable déchaînement. Une fureur de mauvais tuteur qui ne connaît rien mais qui sait tout, comment on élève les enfants, surtout les garçons, qui s'adjuge à présent le rôle de l'homme qu'il faut pour mater la jeunesse qui ne commande pas mais doit obéir et surtout un garçon qui doit être dirigé par une mâle autorité et ce n'est pas ma mère qui en aura de l'autorité sur moi elle qui me couve trop et qui me passe tous mes caprices même celui de cette outrecuidance de ce refus de manger un seul haricot de ce plat délicieux que nous nous sommes fatigués à préparer avec le si peu d'argent que nous avons et ce sont des haricots du jardin et il faut respecter mon travail pour gagner de quoi nous payer ces viandes en sauce et rôties que l'on peut s'offir chaque dimanche avec mes clapiers que j'ai construit de mes mains de mensuisier et il faut respecter le jardin que j'entretiens quand je rentre fatigué de l'usine et ce n'est pas à douze ans qu'on donne son avis sur ce qu'on doit avoir sur la table et qu'on dit aux adultes qu'ils mangent trop et ce n'est pas à douze ans qu'on fait ce qu'on veut et ce n'est pas parce qu'il n'a plus de père qu'on doit tout lui laisser faire et si ton père avait été là tu les aurais mangé ces haricots sale gosse qui ferait mieux de rentrer au centre d'apprentissage pour travailler le plus tôt possible et finir comme contremaître à l'usine plutôt que de vouloir aller au lycée qui ne sert à rien et ne mène nulle part à quelque chose d'utile.
Voilà la charge. L'école ne sert à rien. Aucune affaire de fausse filiation. Seulement du ressentiment. Travailler de ses mains, pas de sa tête.
Une fierté nouvelle m'envahit. Je me souviens très bien d'elle ce dimanche ensoleillé. Mon corps se remémore l'apparition de cette douce compagne que je retrouverai souvent, pour un travail bien fait, pour une belle idée, pour un beau projet, pour un point de vue bien défendu, une fierté intérieure et bien dissimulée. Une fierté que je garde précieusement pour moi seul. Une fierté que j'ai découverte, là, au-dessus de vulgaires haricots verts posés sur un ridicule flamand rose dressé sur une patte avec son regard vide au fond d'une assiette de fausse porcelaine mal peinte. Une indéfinissable chaleur lovée dans un doux chatouillis tournicotant autour du nombril. Un bien-être intérieur qui modifie mon regard en un sourire satisfait et moqueur mais prudemment masqué par de faux pleurs, s'il voit que je me moque de lui ce sera pire qu'avec Mademoiselle Bata et ma punition exhibée devant tous les élèves du lycée, je ne dois rien montrer de ma satisfaction, seul mon frère C. pourra la partager, il est là, et je crois bien que la fin des haricots lui plaît, nous quittons ensemble la table, il m'emmène à la pêche que je n'aime pas, mais ça nous éloigne de ce fou.
Mon silence a vaincu ses hurlements d'ignorant, d'ours mal éduqué, pas comme mon père si bien élevé et qui me manque tant. Je suis sorti vainqueur. S'il avait été là il aurait été fier de son dernier fils, parce qu'il n'aimait pas ce rustre qui s'adressait au type du téléviseur Ribet-Desjardins comme si celui-ci pouvait l'entendre mais ne connaissait pas une seule mesure de la neuvième symphonie de Beethoven qu'il n'avait jamais entendue nulle part tandis que lui aimait à l'écouter aussi souvent que le curé pouvait lui prêter l'électrophone Teppaz et les disques de musique classique de la paroisse Saint Laurent, c'est formidable disait-il, d'entendre l'orchestre entier dans sa salle-à-manger, nous n'avons pas la télévision et nous ne l'aurons jamais. Il avait perdu la face. Il aurait bien voulu me forcer, plonger ma sale frimousse à lunettes dans l'assiette et me contraindre à brouter ses haricotures mal cuites, mais on avait pu l'empêcher, lui faire comprendre qu'il avait trop bu, qu'il fallait arrêter ça, que je n'étais qu'un gamin encore dans la peine. C'est sa belle-mère, ma grand-mère qui lui a fait entendre raison. Elle seule pouvait faire cette chose là, réussir à le faire taire. Il était ridicule, parce qu'il avait peur d'elle, mais pas mon père. Elle le savait la grand-mère, elle le respectait pour ça, et je le savais aussi, tout le monde le savait, c'était elle qui commandait tout, mais pas chez nous, non, pas chez nous, pas tant qu'il était vivant, c'était comme ça, il ne la craignait pas, il lui résistait, comme j'avais résisté ce jour-là. Je reprenais le paternel combat.
Si ce n'est pas sorti, cette chose là, ce jour là, c'est qu'elle n'existe pas. A quoi bon aller se ridiculiser auprès de ce type, auprès de sa femme, ma gentille et nigaude tante Marcelle, auprès de leur fille, hémiplégique depuis l'âge de vingt-sept ans, peu avant la mort de mon père dont on dit que ce serait son inquiétude pour cette nièce si jeune paralysée qui l'aurait fait mourir si vite. Ces gens ont connu bien plus de douleurs que moi avec ma ridicule petite question d'identité, je suis bien moins à plaindre qu'eux, et je gagnerais quoi à entrer bousculer leur vie pour ressasser de vieilles choses qui n'ont peut-être jamais existé, une bonne analyse me suffira c'est fait pour ça. Du réel et de l'imaginaire de ce passé qui me concerne au plus près, une seule personne aurait pu parler. Ma mère. Elle ne le ferait plus jamais.
Retourne patailler, pataille, tes patailleries de catin je voudrais tant ne pas les connaître.
Je connais mon ADN. C'est celui de la main de mon père. Albert. Sa main. J'en parlerai de sa main. C'est un vrai bon souvenir, sa main. Je ne connaîtrai jamais d'autre paternelle main, que je porte ou non ses yeux, ses cheveux, son a, son d, son n, son adn.
Fin du chapitre 10
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